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Journal of Psychosomatic Research

Voilà un attachement qui peut faire mal… et pour longtemps !

3
mars 2019
Psychologie de la douleur

Deux profils d’attachement insécure (PAI) ont été identifiés dans la littérature comme étant des facteurs de vulnérabilité pour la chronicisation douloureuse : l’attachement anxieux (PAA) et l’attachement évitant (PAE). Le PAA est marqué par un sentiment de vulnérabilité, une peur chronique de l’abandon parfois associée à de l’agressivité à l’égard des conjoints et naturellement à une très grande dépendance à autrui. Le PAE est caractérisé par un investissement superficiel et à très court terme dans les relations amicales ou amoureuses, l’évitement de toute proximité émotionnelle et une grande importance accordée à l’autonomie.

La plupart des études menées sur les PAI des patients douloureux chroniques sont rétrospectives. Les auteurs de cet article présentent une étude prospective menée auprès d’un échantillon de 250 patients adultes victimes d’un accident de la voie publique (AVP), responsable d’un « coup du lapin ». Son âge moyen était de 36 ans avec une prévalence féminine (61 %). Les PAI, l’intensité douloureuse, la dépression, le catastrophisme, les croyances de peur-évitement concernant la douleur, l’incapacité physique et psychosociale (IPP) étaient autoévalués dans le mois suivant l’accident (T1). Six mois plus tard (T6), la seconde auto évaluation portait sur l’IPP et les PAI. Les résultats des traitements statistiques des données confirment les connaissances actuelles en montrant : le caractère stable des PAI, entre T1 et T6 ainsi qu’une corrélation significative et positive entre les PAI à T1 et l’IPP à T6. Pour autant, les PAI n’expliqueraient que seulement 2 à 5 % de la variance en termes d’IPP. Il s’agit d’une variance très inférieure à celle retrouvée avec: l’intensité douloureuse, le catastrophisme et la dépression; ces trois variables entretenant, à T1, également des relations significatives et positives avec l’IPP à T6. Le rôle modérateur et significatif des PAI dans la relation unissant l’intensité douloureuse et la dépression à T1 avec l’IPP à T6 a également été mis en évidence. Enfin, seul le PAE jouerait un rôle significatif et similaire dans la relation entre le catastrophisme à T1 et l’incapacité psychosociale à T6. Ce résultat confirme et enrichit les données de la littérature: le PAE, face à une douleur aiguë, constituerait un facteur de risque pour la chronicisation douloureuse via le développement de stratégies de coping dysfonctionnelles. Il suggère l’existence d’un catastrophisme antérieur à l’apparition de la douleur aiguë, appris à partir de négligences répétées des besoins affectifs fondamentaux de l’enfant et d’une attention importante accordée aux plaintes somatiques par les figures parentales.

Il faudra retenir de cet article, particulièrement original, qu’un PAE pourrait avoir tendance à inhiber l’expression douloureuse, tant sur le plan verbal que comportemental. L’interrogatoire du médecin urgentiste et/ou du médecin traitant doit porter sur la présence d’une douleur même en l’absence de plainte spontanée. Face aux patients les plus inhibés, il devrait s’élargir à d’autres événements de vie stressant que l’AVP lui-même. Pour cela, former ces professionnels à un meilleur dépistage des facteurs psychosociaux impliqués dans la chronicisation douloureuse apparaît essentiel. L’enjeu étant de prévenir son apparition par une orientation précoce vers un psychothérapeute EMDR (thérapie de désensibilisation et de retraitement des informations traumatiques avec les mouvements oculaires) et/ou TCC (psychothérapies comportementales et cognitives) expérimenté dans : la gestion de la douleur, la régulation émotionnelle, l’entraînement aux habiletés sociales (affirmation de soi, communication) et surtout les troubles de l’attachement (thérapie des schémas, thérapie fondée sur la compassion).

Reference

Andersen TE, Sterling M, Maujean A, Meredith P.
Attachment insecurity as a vulnerability factor in the development of chronic whiplash associated disorder – A prospective cohort study. J Psychosom Res 2019;118:56-62

Auteur

Franck Henry

Psychologue CHU Dupuytren Centre de la Douleur Chronique - Service de Rhumatologie à Limoges Aucun lien d’intérêts